# Vie de Pras

Fier d’être né à Jaffna

Depuis que je suis rentré, mes collègues, mes ami·es me demandent : « comment c’était ? » Je réponds que c’était fou, et que c’était compliqué de passer un mois en famille. Deux choses qui mettent tout le monde d’accord. Personne ne passe un mois en famille sans accroc, personne n’est indifférent à la beauté de mon pays natal. Ça clôt la conversation poliment, et ça m’arrange, parce que je suis rentré il y a quelques jours et je n’ai encore rien digéré.

J’ai quitté mon pays à dix-huit mois, pour un autre continent. De ma mémoire d’enfant, je ne me rappelle que du Nigeria. Une histoire pour une autre fois.

Alors le Sri Lanka, je l’ai toujours vécu par ma culture : hindouiste, tamoule. Les gens qui parlent tamoul, qui mangent la même chose que moi, les mêmes traditions, les mêmes plats. Une culture qu’on retrouve dans toute la diaspora, de Kuala Lumpur à Londres en passant par Montréal. Je pensais connaître ça.

Ce n’en était qu’une toute petite partie.

Jaffna

Le nord. Ma région natale. La plus sauvage, la plus émotionnelle pour moi, celle qui me ressemble le plus. Celle où les gens ont presque mes codes, mes goûts, le piment et le sucre, vous me manquez, Kottu et Appam. Mais aussi mes démons : le traditionalisme d’une culture millénaire.

J’ai découvert la maison où j’ai appris à marcher. Je n’ai rien reconnu. Ni l’endroit, ni les odeurs, ni les visages des personnes qui m’ont dit « je t’ai porté ». Et pourtant, au fond de moi, je me suis senti chez moi. Entièrement.

Ne croyez pas que j’étais à l’aise pour autant. Mon tamoul est enfantin, et avec mon look je ne passe pas pour un local. La plupart des gens sont surpris quand je commence à parler : un mec de quarante ans qui s’exprime comme un adolescent. La plupart sourient.

Jaffna, c’est une ville, mais c’est aussi un ensemble de villages qui ont grandi. Des temples hindous, un fort, la fameuse bibliothèque dont je n’ai pas osé franchir le seuil, un glacier de renommée nationale et son falooda , comme quoi. C’est ma famille aux quatre coins de la région, avec des écarts dignes d’un film : les familiers du côté de mon père, les aristos du côté de ma mère. Des façons de voir la vie très différentes, dans des villages pourtant si proches.

Mes cousins et cousines, mes tantes, mes oncles sont timides. D’une gentillesse absolue. Chez eux, l’hospitalité passe par la table, et je n’ai jamais aussi bien mangé, à chaque repas. Je ne me demande plus pourquoi il y a autant de Tamouls dans les grands restaurants du monde. Maintenant je sais.

Ce dont on ne parlait pas

Parce que l’histoire est plus complexe. Plus triste. Je n’ai pas vraiment les mots pour en parler. J’ai beaucoup lu dessus , vous me connaissez un peu, j’essaie toujours d’être celui qui sait. Et pourtant, étrangement, ce n’est pas un sujet de conversation que nous avons eu avec mes parents. Mon père était engagé pacifiquement dans cette lutte, mais ils nous épargnaient de ça. Je crois.

Sur place, la vie a repris. La fin des Tigres et le cessez-le-feu ont donné certains droits aux Tamouls, mais j’ai encore tellement à comprendre de ce conflit.

Je lisais Salamalecs en étant exactement sur les lieux des massacres. C’est le roman d’Antonythasan Jesuthasan, alias Shobasakthi : ancien enfant soldat des Tigres, né dans un village du nord, arrivé en France en 1993 où il a obtenu l’asile politique. Le même homme que celui qu’on a vu dans Dheepan. Il a fait exactement le chemin inverse du mien, de Jaffna à Paris. Je lisais son départ pendant que je faisais mon retour.

Je lisais les atrocités commises dans ces ruelles en buvant un thé dans un hôtel. Une version en miroir déformant. Triste et éprouvant.

Sur le coup, j’en ai peu parlé, et j’en suis un peu désolé. Ce n’est pas un sujet facile à aborder. Ni avec ceux qui ont vécu cette guerre là-bas, ni avec ceux qui l’ont vécue d’ici.

Fier

Alors oui, Jaffna, tu étais belle comme je le pensais. Sauvage, belle et fière. Je m’engage à mieux te comprendre, et à revenir te voir. Tu m’as manqué, et je ne le savais peut-être même pas.

Je suis fier d’être né là-bas. Je crois que je ne l’avais jamais vraiment dit. Je suis fier d’être né à Jaffna, fier que mes parents viennent de là-bas. Fier que maintenant mon fils veut maintenant manger avec sa main parce qu’il est aussi à moitié tamoul.

Après ces jours intenses, presque hors du temps, dans ma ville natale, j’ai découvert l’autre Sri Lanka. Celui dont on ne parlait pas à la maison, parce qu’on ne le connaissait pas.

Et c’est une autre histoire, à suivre ?
(Promis je mettrai des photos sur Insta)

à suivre

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